Photo Yves Rousseau
Photo Yves Rousseau, avec Franck-Olivier Martin et Charles Bodet
Photo Violette van Kriekinge, avec Franck-Olivier Martin et Charles Bodet
Photo Yves Rousseau

Pourquoi tu dessines ?

Personne ne m’a jamais vraiment posé la question ainsi,

mais je l’anticipe souvent.

D’abord parce que la peinture coûte cher (ai-je l’habitude d’anticiper).

Ou simplement parce que je le fais depuis que je suis gosse.

Il y a peu de temps encore, je marmonnais à qui voulait l’entendre qu’il fallait d’abord faire vivre son art plutôt qu’essayer d’en vivre.

J’emploi moins de gros mots maintenant ;

Bien que j’en garde le principe.

Si on est attentif, à quoi que ce soit, cela se révèle infiniment.

Notre attention est jaillissement.

Qu’importe la chose abordée elle est inépuisable en détails,

pris dans un ensemble, à l’extérieur toujours reconduit.

C’est là que le dessin me sauve.

Il m’apprend à faire des choix.

Parce que regarder c’est garder, donc laisser, choisir dans ce que l’on voit, dans ce que l’on arrive à concevoir.

Dessiner peut servir à désigner, comme à effacer les contours ou les convertir.

De la même manière que les mots sont des briques de concepts, qu’ils ont un poids et que soudain ils se font nuages de sens, qu’un son peut être bruit ou parole, le dessin est un langage, autant capable de raconter que de se contredire, que de ne rien dire.

Comme tout langage, le dessin se pratique.

Il se maîtrise ou se pervertit.

Il livrera toujours plus que ce dont on l’avait chargé.

Il offre une voie à l’affirmation, aux rétentions et au mystère.

Se balancer est déjà danser, gémir est déjà chanter, respirer est déjà habiter, une feuille blanche, une tache, un corps est déjà un dessin.

« Tout est art… l’art est la vie ! » a-t-on hurlé.

Je veux bien.

Mais alors, à quoi bon retenir par la queue une comète qui a plongé droit dans notre cœur.

Par peur d’être aveuglé par la suivante ?

Je ne sais pas.

J’évite seulement de souffler sur les braises d’un feu qui m’a appris à brûler.

Ce qu’on a appelé « art » a fini de se dissoudre dans un monde qu’il nous a éclairé jusqu’à s’y confondre.

Pour ma part, dessiner revient d’abord à en faire l’expérience.

C’est une raison en soi.

Cela consiste d’abord à reprendre, puis à inventer des vocabulaires, à les saisir pour les diriger, à les affuter.

Jusqu’au moment où il faut les embrouiller l’un avec l’autre, les télescoper, les déconstruire, pour ne surtout pas les laisser refroidir, pour faire naître de ces accidents, de nouvelles syntaxes, d’imprévisibles balbutiements.

Les rapports d’un crayon et d’une feuille (mais il pourrait s’agir de boue inflammable, d’un marteau-piqueur ou d’une caresse, sur une peau ou sur un drapeau) rassemblent l’épreuve de l’écriture et de n’importe quel genre de déplacement dans n’importe quel type d’espace.

Le dessin est partout, surgit de partout, et va partout.

Mieux : tout est dessiné, tout est dessinable et redessinable !

Encore mieux : le dessin génère de l’espace et du temps, une relation aux choses.

Le dessin est participation.

Voilà …

Le dégagement et la manifestation de soi hors des codes, qu’ils soient convenus ou imposés, s’appellent marginalité.

Lorsque suffisamment de personnes vivent leurs nécessités, leurs propres urgences de sujets et non de fonctions, quand une proportion importante d’une population décide de ne plus jouer le jeu dominant, alors la marge offre plus de place que la page.

Mais pour que cet évènement puisse prendre corps, avant que la révolution politique advienne, combien d’insoumissions poétiques aura-t-il fallu?

Je veux croire que cela n’est pas calculable.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’art ou la culture rendent meilleur.

L’art a toujours été la vitrine des pouvoirs en place, ou tentant de prendre la place.

Si quelqu’un est touché, voir changé par une œuvre, c’est qu’il était mûr pour l’être.

Une œuvre n’est rien en soi, c’est la relation que l’on entretient avec qui compte; et là encore c’est insondable.

Il n’est pas de circonspection, pas de définition strict de l’acte de dessiner, ni même de ce que peut être un dessin. Fait avec quoi , sur quoi, dans quelle temporalité, un dessin a-t-il besoin d’être « fait » par quelqu’un ou quelque chose, ne serait-ce alors qu’une question de regard, n’y a-t-il de dessin que dans l’œil, ou dans le cerveau ou dans l’esprit, où, où, où ?

Alors, partout ou nulle part ? Peu importe.

Être attentif me pousse à dessiner, et dessiner me force à être attentif.

Bon, si je dessine c’est également la conséquence de mon rapport au silence.

Je ne peux même pas dire que ce soit toujours un plaisir. C’est parfois très douloureux.

Il me faut pourtant admettre que j’aime ça.

Tu dessines pour quoi? Me demandais-je.

Peut-être grâce à cette réponse qu’un dessinateur adulte m’a faite à une de mes questions d’enfant. Je lui demandais si on pouvait dessiner l’invisible. Il m’a rétorqué que l’on pouvait non seulement dessiner l’invisible, mais aussi ce qui n’existe pas!

Cette petite révélation me fait toujours autant d’effet aujourd’hui.